Fragments d'un discours vertueux / Partie 1

M.O : ENSAPLV - Architecture et ingénierie durable - Score2D / © Renaud Djian architecte 2010 . / 2010

Ecologie et démocratie : Thoreau, Jonas, Illich, Castoriadis, Guattari, Morin, Gorz.


Parallèlement à l’approche environnementale du développement durable, la question de l’organisation politique et sociale, des modes de production et de consommation, doit être posée : 
Avant tout, qu’entend-t-on par croissance ?
Quels processus nous poussent à consommer, produire à outrance, et aliènent nos capacités de jugement et subjectivités ?
Quelles pourraient être les pistes pour retrouver notre liberté d’action ?
Dans les pages qui suivent, nous tâcherons de trouver quelques éléments d’analyse, au travers d’un aperçu synthétique puisé dans des textes fondateurs de l’écologie politique. 

Nous démarrerons avec Henry David THOREAU (1817-1862), qui dans une Amérique en pleine révolution industrielle fait le choix d’une vie solitaire en pleine nature, expérience qu’il relate dans Walden ou la vie dans les bois, son ouvrage majeur. A ce « gaspillage de vies » d’une société vue comme de plus en plus marchandisée et vouée à une perpétuelle compétition, Thoreau oppose la prééminence de la pensée subjective : 
« Vendez vos habits et gardez vos pensées! ».

Pour Hans JONAS (1903-1993), la question homme/nature se pose désormais de façon prégnante : face au développement incontrôlé de la technoscience menaçant la biosphère, notre devoir de responsabilité doit être total. Il s’agit de mettre en place une autorégulation basée sur un savoir prospectif, une « futurologie de l’avertissement ». 

Yvan ILLICH (1926-2002), procède quant à lui à une analyse critique de la société industrielle et fait le lien entre production de masse et aliénation. L’évolution d’un certain nombre d’ « outils », censés être au service de la population, vers une réelle exploitation du corps social est également dénoncée. 

Cornélius CASTORIADIS (1922-1997), voit dans l’emprise croissante des valeurs marchandes, poussant sans limite la production et la consommation, une des conséquences du retrait de la sphère publique. L’humain devient machine à produire, à consommer… et à détruire la biosphère. D’où l’urgence de proposer un autre imaginaire de développement.

Félix GUATTARI (1930-1992), propose une « écosophie » sociale et mentale comme contre-feu à l’uniformisation mass-médiatique, considérée comme un danger équivalent à celui qui menace l’environnement naturel. Face aux manipulations dictées par une économie de profit, il s’agit pour lui de forger de nouvelles valeurs, de soutenir la production d’objets singuliers ou « a-signifiants », voire même de générer du dissensus

Une recherche incessante et multidisciplinaire conduit Edgar MORIN (1921-), à proposer une réforme de pensée apte à relever le défi de la « complexité » humaine, à lutter contre les « cécités de la connaissance » et les « illusions » pour approcher au plus près d’un savoir pertinent… et opératoire. 
Cette nouvelle approche doit pouvoir s’appliquer non seulement à la recherche scientifique, mais également à la résolution de nos problèmes humains, environnementaux, sociaux et politiques. 

Enfin, c’est en premier lieu la « culture du quotidien » qu’il s’agit, pour André GORZ (1923-2007), de préserver face à la domination des rapports marchands et au règne des experts. Faire mieux avec moins, élaborer une norme du suffisant pour créer une civilisation industrielle « éco-compatible » en rupture avec un capitalisme sans lien avec l’économie réelle. 

En prolongement, nous conclurons par un aperçu de quelques travaux d’auteurs contemporains, sous l’angle du lien entre écologie et démocratie.

Henri David THOREAU

Pourquoi vivre avec cette hâte et ce gaspillage de vie ?

« Vers la fin de mars 1845, ayant emprunté une hache je m’en allai dans les bois qui avoisinent l’étang de Walden, au plus près duquel je me proposai de construire une maison, et me mis à abattre de grands pins Weymouth fléchus, encore en leur jeunesse, comme bois de construction»
C’est là, en pleine nature, que l’auteur de « La désobéissance civile » s’installe pendant deux ans et deux mois, loin de tout voisinage et ne devant sa vie qu’au travail de ses mains. Thoreau a alors 28 ans. Walden ou la vie dans les bois, fruit de cette expérience, paraîtra en 1854. 
Entre fulgurances littéraires liées à la contemplation de la nature et des saisons, détails cocasses et digressions ironiques, Thoreau égraine un discours de résistance, une critique acerbe de ses contemporains vus comme enserrés dans des logiques de vie ineptes. 
La société industrielle, en plein essor, est accaparée par une frénésie productive et consommatrice : il s’agit d’y voir plus clair, de replacer l’homme dans son milieu originel et d’en tirer les enseignements :
« Je gagnais les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner »
Déjà chez Thoreau, l’idée de progrès et de développement est un mythe et nous mène à une perte de sens : 
« Pourquoi serions-nous si désespérément pressés de réussir et dans de si désespérées entreprises ? »
« L’existence que mènent généralement les hommes, en est une de tranquille désespoir. Ce que l’on appelle résignation n’est autre chose que du désespoir confirmé.»
L’obligation de rendement est perçue comme anti-nature, contraire au respect de soi et de autres :  
« Il faut bien le dire, l’homme laborieux n’a pas le loisir qui convient à une véritable intégrité de chaque jour. Il ne saurait suffire au maintien des plus nobles relations d’homme à homme ; son travail en subirait une dépréciation sur le marché. Il n’a le temps d’être rien autre qu’une machine (…) Les plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne se conservent qu’à la faveur du plus délicat toucher. Encore n’usons-nous guère à l’égard de nous-mêmes plus qu’à égard les uns des autres de si tendre traitement.»

Les hommes devenus les outils de leurs outils

Le besoin d’accumulation et de consommation et son corollaire, une forme d’absurdité qui rend l’homme esclave de ce qu’il possède est aussi questionné (1) : 
« On dirait qu’en général les hommes n’ont jamais réfléchi à ce qu’est une maison et sont inutilement pauvres toute leur vie parce qu’ils croient devoir mener la même que leurs voisins (…) Travaillerons-nous toujours à nous procurer d’avantage, et non parfois à nous contenter de moins ? Le respectable bourgeois enseignera-t-il gravement, de précepte et d’exemple, la nécessité pour le jeune homme de se pourvoir avant de mourir, d’un certain nombre de «caoutchoucs » superflus, de parapluies, et de vaines chambres d’amis pour de vains amis ? »
« Et lorsque le fermier possède enfin sa maison, il se peut qu’au lieu d’en être plus riche il en soit plus pauvre, et que ce soit la maison qui le possède.»
Certains outils, entendus au sens large, censés amener plus de confort et de qualité de vie, sont remis en cause (on pense aux thèses bien plus tardives d’Illich sur les transports, l’outil convivial et l’outil destructeur)  :
« On me dit « je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argent de côté ; vous aimez les voyages, vous pourriez prendre le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui pour voir le pays.» Mais je suis plus sage. J’ai appris que le voyageur le plus prompt est celui qui va à pied. Je réponds à l’ami : « supposez que nous essayons de voir qui arrivera là le premier. La distance est de trente mille, le prix du billet de quatre vingt dix cents, c’est là presque le salaire d’une journée (…) Soit me voici parti à pied et j’atteins le but avant la nuit (…) vous aurez pendant ce temps là travaillé à gagner le prix de votre billet et arriverez à une heure quelconque, peut être ce soir si vous avez la chance de trouver de l’ouvrage en temps. »
« La simplicité et la nudité même de la vie de l’homme aux âges primitifs impliquent au moins cet avantage qu’elles le laissaient n’être qu’un passant dans la nature (…) Mais voici les hommes devenus les outils de leurs outils ! L’homme qui en toute indépendance cueillait les fruits lorsqu’il avait faim est devenu un fermier ; et celui qui debout sous un arbre en faisait son abri, un maître de maison. Nous ne campons plus aujourd’hui pour une nuit, mais nous étant fixés sur la terre avons oublié le ciel.»
Thoreau critique une culture de la consommation naissante qui, déjà, mise sur la rivalité et l’individuation : 
« Il se déverse dans le monde un incessant torrent de nouveauté en dépit de quoi nous souffrons une incroyable torpeur.» / « Comme je préférais certaines choses à d’autres, et faisais particulièrement cas de ma liberté, comme je pouvais vivre à la dure tout en me trouvant fort bien, je n’avais nul désir pour le moment  de passer mon temps à gagner de riches tapis plus qu’autres beaux meubles, cuisine délicate ni maison de style grec ou gothique. S’il est des gens pour lesquels il n’est pas interruption que d’acquérir ces choses, et qui sachent s’en servir une fois qu’ils les ont acquises, je leur abandonne la poursuite.»
Enfin l’auteur affirme la prééminence de la pensée subjective sur tous biens matériels : 
« Les choses ne changent pas, c’est nous qui changeons. Vendez vos habits et gardez vos pensées.»

Aux malades , les médecins recommandent avec sagesse de changer d’air et de paysage

C’est à un voyage intérieur que nous invite Thoreau : il n’est jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés et partir à la découverte de nos singularités.
« Soyez un Colomb pour de nouveaux continents et mondes entiers enfermés en vous, ouvrant de nouveaux canaux, non de commerce, mais de pensée »
« L’univers est plus vaste que nos aperçus du même. Nous devrions regarder plus souvent par dessus la poupe de notre bâtiment, en passagers curieux, et ne pas faire le voyage en matelots bornés qui fabriquent de l’étoupe.»
… et pour nous désaliéner : 
« Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’établir autour et au-dedans de nous ; ou des lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’être plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l’univers paraîtront moins complexes.»
Cette immersion, ce voyage dans l’épaisseur des choses de la nature…
« Soirs délicieux où le corps entier n’est plus qu’un sens et par tous les pores absorbe le délice, je vais et je viens avec une étrange liberté dans la nature, devenu partie d’elle-même.»
… est également une leçon de tolérance et d’ouverture à l’autre voire un moyen d’acquérir de nouvelles valeurs à partager avec ses semblables : 
« La nature et la vie humaine sont aussi variées que nos divers tempéraments. Qui dira l’aspect sous lequel se présente la vie à autrui ?  Pourrait-il se produire miracle plus grand pour nous que de regarder un instant avec les yeux des autres.»
Ainsi qu’une incitation à réinventer ces vies considérées comme absurdes, des existences « domestiques sous plus de rapport que nous le pensons » :
« Vies d’insensés, ils s’en apercevront en arrivant au bout.»

Hans JONAS

La question homme / nature

Dans l’évolution du vivant, c’est très tardivement que l’homme est apparu, et ce avec des conséquences inouïes : aujourd’hui, la puissance de la pensée a mis hors jeu les mécanismes de l’équilibre biologique régulant jusqu’alors les systèmes écologiques
Au service quasi exclusif du corps, l’esprit a fait de l’homme la plus vorace de toutes les créatures.
Les techniques nouvelles exercent aujourd’hui sur l’environnement naturel un impact considérable révélé au cours de la seconde moitié du siècle : au-delà du revenu capable de se régénérer c’est maintenant le capital unique de l’environnement qui est entamé.
De ce fait, pour Hans Jonas, la question du dualisme relation homme/nature est désormais posée de manière brutale et totalement nouvelle
« Il y déjà la notion, chez Heidegger, de « l’être au monde », du « pré-courir vers la mort » c’est à dire la réflexion sur l’être et sa propre mortalité qui mène chacun à la résolution de son « être-soi » propre, son existence authentique. Mais c’est une mortalité bien abstraite et sans fondement concret qu’il s’agissait ici de prendre en compte pour inciter au sérieux de l’existence : le prédicat « mortel » renvoie pourtant de façon pressante à l’existence du corps dans toute sa naturalité brute et exigeante mais celui-ci n’est jamais nommé ». 
Que signifie le monde pour l’ « être là » qui s’y trouve mais aussi que signifie « être là » c’est à dire l’homme pour le monde qui le contient ?
Pour l’auteur, ces interrogations sont déjà présentes chez Heidegger mais de manière abstraite. Silence absolu sur ce qui concerne le corps, notamment dans son aspect physico biologique (qu’en est-il de l’énoncé « j’ai faim» ?), « comme si la question de l’être n’avait pas été touchée par toute l’impétuosité de l’interrelation entre l’homme et la nature ».
Cette question entre l’homme et la nature, voire entre l’esprit et la matière, ne peut plus désormais être posée à la lueur paisible de la méditation théorique : depuis 1945, c’en est fini de la noble distance de la métaphysique avec les évènements quotidiens : politique et société passent au premier plan de l’intérêt philosophique. L’engagement moral imprègne alors la recherche théorique (L’école de Francfort / Habermas) (2)
La seconde guerre mondiale est en ce sens une sorte de ligne de partage des eaux : place à la réalité de l’expérience vécue et aux tâches qu’elle a léguées 
(Hiroshima et la course effrénée aux armements atomiques fut le premier déclencheur d’une réflexion théorique sur la technique dans le monde occidental). Dès sa naissance, la critique philosophique de la technique est donc marquée du sceau de l’angoisse (Günther Anders) (3)
Par ailleurs, plus récemment, des dilemmes inédits dans le règne de la moralité ont été introduits par les biotechnologies.
Désormais, la philosophie ne peut aborder sa nouvelle mission qu’en gardant le plus étroit contact avec les sciences de la nature « car elle nous disent ce qu’est ce monde corporel avec lequel notre esprit doit conclure une nouvelle paix ».

Liberté de choix et responsabilité de l’action

L’avenir n’est pas tranché : l’instance connaissante est précisément ce même esprit qui a provoqué la situation. L’esprit tire aussi ses propres motivations originelles de la perception des valeurs et en lui se forment les concepts du bien, du devoir et de la faute.
Aussi l’homme est-il en mesure d’affirmer sa liberté de choix et la responsabilité de son action.
« La question se pose sur le fondement ontologique de la notion de devoir de responsabilité et sur la légitimité de son existence à notre encontre.»
Jonas développe ainsi longuement sa théorie de la responsabilité dans son ouvrage majeur « Le principe responsabilité » : 
Cette capacité de responsabilité repose tout d’abord sur la faculté de l’homme à choisir, sciemment et délibérément, entre des alternatives de l’action. Puis à la reconnaissance abstraite du droit prioritaire à l’être qui, exposé à la puissance d’autrui, est dans le même temps confié à elle : il faut que ce devoir soit éprouvé pour qu’on le respecte. Liberté humaine et teneur en valeur de l’être sont les deux pôles entre lesquels se tient la responsabilité.
« La puissance de notre action d’aujourd’hui, avec la globalisation de la technique, implique une responsabilité du même ordre de grandeur ».
Celle-ci requiert un savoir objectif (connaissance des causes physiques) et subjectif (connaissance des fins humaines).

Futurologie de l’avertissement

L’une des tâches de la philosophie est de développer cette connaissance, de tenir les consciences en alerte et de travailler à l’idée d’une paix entre l’esprit et la nature. 
Il s’agit de mettre en œuvre une futurologie, c’est à dire une projection de ce à quoi, par un enchaînement de causes à effets, notre action d’aujourd’hui peut conduire. 
Cette futurologie de l’avertissement a pour objectif une autorégulation d’un pouvoir considéré comme déchaîné.
Jonas propose la mise à contribution des sciences, sous la forme d’une branche de la recherche ayant pour mission d’établir un bilan de la planète avec des propositions.
L’élaboration d’un « budget équilibré entre l’homme et la nature » devra passer  par : 
1) des estimations quantitatives tel que les effets de la puissance technique sur l’environnement  les conditions extérieures de la vie future, les seuils critiques.
En cas de pronostics hésitants, il faut prêter l’oreille à celui d’entre eux qui a valeur d’avertissement en appliquant la règle d’une heuristique de la crainte.
2) des approches qualitatives et immanquablement métaphysique : quel est par exemple, le bien humain face aux évolutions de la biologie humaine ? Comment aborder les questions ayant trait à la notion de bonum humanum, du sens de la vie et de la personne, de l’intégrité de l’image humaine ? 
En partant de l’essence, grâce à la métaphysique, la rencontre d’une éthique du futur avec la technique peut se produire déjà en avance sur les capacités techniques et conduire à des jugements qui engagent, à l’affirmation du fait que telle ou telle chose n’a tout simplement pas lieu d’être.
La liberté de la science se heurtera alors à une barrière, sous l’angle de la fin comme du moyen.
Il s’agira, à la lumière de ce savoir, d’élaborer une connaissance de ce qu’il faut permettre et de ce qu’il faut éviter, à dégriser la connaissance de son ivresse et à la protéger d’elle-même.
Néanmoins, face à la pression croissante d’une crise écologique mondiale,  l’hypothèse d’un régime autoritaire prétendant faire oeuvre de salut comme alternative à l’anéantissement physique n’est pas exclue par Jonas.
La paradoxe ultime est bien celui d’une déshumanisation en vue de  sauver l’humanité : sommes nous en droit de nous rendre inhumains pour que les humains subsistent sur la terre ? 
C’est bien la tâche de la philosophie de veiller sur ce à quoi on ne peut renoncer.
Avertissement ne vaut pas recommandation, mais la question reste ouverte chez Jonas : cette survie physique s’obtiendra-t-elle au prix de la liberté ?


Yvan ILLICH

Surcroissance et aliénation 

Illich procède à une analyse critique de la croissance industrielle :
« Au stade avancé de la production de masse une société produit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L’homme déraciné, castré dans sa créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle (…) le monopole du mode industriel de production fait des hommes la matière première que travaille l’outil. »
« Nous sommes tellement déformés par les habitudes industrielles que nous n’osons pas imaginer le champ des possibles : renoncer à la production de masse, pour beaucoup, c’est retourner aux chaînes du passé ou à l’utopie du bon sauvage.
Or il nous faut élargir notre vision aux dimensions du réel. »
Pour Illich, cette idée du développement nous mène également à une véritable « perte des sens » : la communication et les services sont devenus des besoins universels et la réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées « à voir, entendre, goûter.» 
Il s’agit donc dans un premier temps de reconnaître l’existence d’échelles et de limites naturelles. 

Outil juste ou destructeur 

Ce qu’Illich appelle « société conviviale » est une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité et non au service d’un corps de spécialistes. Celle-ci accroît le pouvoir et le savoir de chacun, permet d’exercer sa créativité à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui. 
L’auteur met en avant deux seuils de mutations institutionnelles observables historiquement aussi bien pour les domaines de la médecine, des grandes institutions tertiaires, de l’éducation, des postes, de l’assistance sociale, des transports.
Dans un premier temps (1913), c’est l’application d’un savoir à la solution d’un problème spécifique et de critères permettant de mesurer le gain d’efficience obtenu.
Dans un deuxième temps (1955), les progrès effectivement réalisés deviennent un moyen d’exploiter le corps social, de le mettre au service de valeurs qu’une élite spécialisée détermine et révise sans cesse ce qui conduit à la spécialisation des tâches, à l’institutionnalisation des valeurs et à la centralisation du pouvoir. 
L’homme devient l’accessoire de la machine ou un rouage de la bureaucratie.
L’exemple des transports est particulièrement pertinent : le constat est qu’il a fallu un siècle pour passer de la libération par les véhicules à moteur à l’esclavage de la voiture.
En effet, l’ensemble de la société consacre de plus en plus de temps à la circulation qu’il est censé lui en faire gagner (déjà 1500 heures par an pour un américain moyen en 1975), soit 4 heures par jour. Dans ce calcul, Illich prend également en compte le temps de travail consacré à payer l’achat et l’entretien du véhicule, le carburant etc… A cet américain moyen, donc, il faudra 1500 heures pour faire 10 000 km  soit … une vitesse moyenne de 6km/h. 
L’homme a besoin a besoin d’une technologie qui tire le meilleur parti de l’énergie et de l’imagination personnelle et non d’une technologie qui l’asservisse et le programme.
Il  y a donc urgence à passer de l’outil dominant à l’outil convivial, de la répétitivité du manque (liée à une productivité hypertrophiée créant et multipliant les besoins à l’envi), à la spontanéité du don.
Illich range également dans la notion d’ « outil » les institutions productrices de biens et de services.
L’éducation par exemple est une notion inconnue avant la réforme puis on la théorise (notamment Jan Amos Comenius dans sa Magna Didactica) et c’est le début d’une production en chaîne du savoir censée diminuer le coût et augmenter la valeur de l’éducation, mais avec quelles conséquences.
« La redéfinition du processus d’acquisition du savoir en terme de scolarisation n’a pas seulement justifié l’école en lui donnant l’apparence de la nécessité ; elle a aussi créé une nouvelle sorte de pauvres, les non-scolarisés, et une nouvelle sorte de ségrégation sociale, la discrimination de ceux qui manquent d’éducation avec ceux qui sont fiers d’en avoir reçu. L’individu sait exactement à quel niveau de la pyramide hiérarchique du savoir il s’en est tenu et connaît avec précision sa distance au pinacle. Une fois qu’il a accepté de se laisser définir par son degré de savoir par une administration, il accepte sans broncher par la suite que des bureaucrates déterminent son besoin de santé, que des technocrates définissent son manque de mobilité »
Là encore l’institution pose des valeurs abstraites puis les matérialisent en enchaînant l’homme avec des mécanismes implacables.
Or selon Illich, l’outil « juste » ou « convivial » doit être générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie de chacun. Il ne suscite ni esclave ni maître et accompagne le développement personnel. 
C’est un dispositif « avec lequel travailler et non qui travaille à notre place ».

Reconquérir les leviers politico-juridiques 

Or comment assurer la défense de notre vie et de notre travail contre les outils et les institutions qui menacent ou méconnaissent le droit des personnes à utiliser leur énergie de façon créative ?
Quelles actions sont à mener pour qu’une majorité de gens prennent le contrôle de ces outils ? 
Face à une société utilitariste qui définit le bien comme la satisfaction maximale du plus grand nombre par la consommation maximale de biens et de services il faut opposer la capacité de chacun de façonner l’image de son propre avenir selon trois conditions : 
– La survie (condition nécessaire mais non suffisante de l’équité)
– L’équité (distribution équitable de l’énergie, partage du pouvoir et de l’avoir)
– L’autonomie créatrice 
Il faut donc s’interroger soi-même : qui m’enchaîne, qui m’accoutume à ces drogues ? Poser la question, c’est déjà y répondre, c’est se libérer de l’oppression du non-sens et du manque.
L’outil destructeur accroît l’uniformisation, la dépendance, l’exploitation et la consommation d’énergie. Il s’agit tout d’abord de le repérer.
Pourquoi donc, l’homme moderne a-t-il du mal à penser le développement et la modernisation en termes d’abaissement plutôt que d’accroissement de la consommation d’énergie ?
Pourquoi la science et la technique étayent le mode industriel de production et imposent de ce fait la mise au rancart de tout outillage spécifiquement lié à un travail autonome et créateur ?
Un renversement du cadre d’institution qui régit l’application des sciences et des techniques  est nécessaire car l’avancée scientifique n’est pas forcément synonyme, par exemple, d’outillage programmé se substituant à l’initiative humaine. On peut imaginer au contraire le développement d’un large éventail d’outils modernes et conviviaux pour réduire le poids du labeur, servir l’expansion de l’œuvre personnelle…
Illich identifie cinq menaces portées à la population de la planète :
1) La surcroissance qui menace le droit de l’homme à s’enraciner dans l’environnement avec lequel il a évolué
2) L’industrialisation qui menace le droit de l’homme à l’autonomie dans l’action
3) La surprogrammation de l’homme en vue de son nouvel environnement qui menace sa créativité
4) La complexification des processus de production qui menace son droit à la parole, c’est à dire le politique.
5) Le renforcement des mécanismes d’usure qui menace le droit de l’homme à sa tradition, son recours au précédent à travers le langage, les mythes et le rituel.
Pour agir, l’enjeu est de reconquérir les leviers politico-juridiques grâce auquel les gens puissent se saisir, mettre en accusation et corriger ce déséquilibre. 
Pour guider cette reconquête, Illich propose trois principes majeurs inhérent à toute procédure : 
1) Un conflit soulevé par un personne est légitime.
2) La dialectique de l’histoire a le pas sur les processus présents de décision
3) Le recours à la population, à des pairs choisis entre égaux, scellent les décisions communautaires.
Illich met en avant l’exemple du droit coutumier comme moyen d’immobiliser puis d’inverser la logique de nos institutions dominantes.

Cornélius CASTORIADIS 

Public-Privé : les trois sphères 

Il y a originellement trois sphères : publique (où se prennent les décisions s’appliquant obligatoirement à tous et publiquement sanctionnées), privée (la vie étroitement personnelle des gens) et public/privée (ouverte à tous mais où le pouvoir politique, même si il est  exercé par la collectivité, n’a pas à intervenir). Lorsque les trois sphères sont confondues, c’est le totalitarisme.
Dans le monde contemporain, il y a confusion de la sphère publique et de la sphère publique/privée : c’est l’oligarchie libérale, la suppression du caractère effectivement public de la sphère publique par une partie de la sphère publique /privée. 
Ce retrait des peuples de la sphère publique permet à l’oligarchie économique, politique et médiatique d’échapper à tout contrôle.

L’augmentation de la production et de la consommation : une obsession contemporaine 

Le but affiché de l’activité humaine semble désormais être l’expansion illimité de la production, de la consommation (et de son corollaire, le gaspillage), en vue de l’acquisition d’un prétendu « bien-être matériel ».4
Castoriadis note que le marxisme participe intégralement à cet imaginaire. Pour lui, comme pour l’idéologie dominante de l’époque, tout dépend de l’augmentation des forces productives : c’est lorsque la production aura atteint un niveau suffisamment élevé que l’on pourra passer à une société vraiment libre et égale. Techniques de production et nature des objets fabriqués ne font également l’objet d’aucune critique chez Marx. 
Ce n’est qu’à partir des années 50 que l’on découvre les ravages du capitalisme sur l’environnement notamment avec Silent spring (Le printemps silencieux) le livre de Rachel Carson dénonçant le désastre écologique provoqué par l’emploi massif d’insecticides.
Or, cette obsession contemporaine de l’augmentation de la production et de la consommation est pratiquement absente des autres phases de l’histoire. 
Pour l’auteur, ce que l’on appelle « progrès économique » a été obtenu : 
– par la transformation des humains en machines à produire et à consommer,
– par des destructions continues et irrémédiables infligées à la biosphère : il ne s’agit désormais même plus d’une défense de la nature mais d’une lutte pour la sauvegarde de l’être humain et de son habitat.
Paradoxalement le chômage actuel trouve son origine dans l’accroissement de la productivité du travail accompagné d’une très faible réduction de la durée du celui-ci (période 1940/1990)  à l’opposé de la période 1840/1940 où la durée hebdomadaire  été réduite de  72 heures à 40 heures.
Castoriadis évoque ainsi le paléolithique où la durée de « travail » (cueillette et chasse,  fêtes collectives plutôt que véritable labeur)  était de 2  à 3 heures par jour en se référant notamment à l’ouvrage de Marschall Sahlis « Age de pierre, âge d’abondance »)
Par ailleurs, il met en avant le fait qu’avec l’autonomisation de la techno-science, la question n’est plus désormais de savoir si il y a des besoins à satisfaire, mais si tel exploit scientifique ou technique est possible : la science est incapable de fixer ses propres limites et ses finalités. 

Le projet d’autonomie individuelle et collective :

Comment donc s’opposer à l’extension irréfléchie et illimitée de la production (c’est à dire à une économie qui soit un moyen et non une fin de la vie humaine) et à une techno-bureaucratie mue par le désir de l’expansion illimitée ?
Castoriadis propose un projet d’autonomie individuel et collectif relié à l’activité lucide des individus et des peuples c’est à dire à leur volonté, leur compréhension, leur imagination propres.
Il s’agit de faire en sorte que la passion pour les objets de consommation soit remplacée par la passion pour les affaires communes où les processus de réflexion et de délibération soient le plus larges possibles.
Cette écologie n’est pas pour Castoriadis une idéologie. C’est un projet politique démocratique radical et critique de l’imaginaire de développement actuel qui indique à l’homme sa propre limitation, lui rappelle la notion grecque d’Hubris (l’arrogance) toujours sous-tendue par la Némésis (la punition).
Elle doit également rendre son sens au fait de travailler, de produire, de  créer et aussi de participer à des projets collectifs, de se diriger soi-même individuellement et collectivement, de décider des orientations sociales.
« La tâche d’un homme libre est de se savoir mortel et de se tenir au bord de cet abîme, dans ce chaos dénué de sens et dans lequel nous faisons émerger des significations.»

Felix GUATTARI

Défense de l’environnement et standardisation des comportements

Tchernobyl nous a brutalement montré les limites des pouvoirs techno-scientifiques : il s’avère nécessaire d’orienter les sciences et les techniques vers des finalités plus humaines. 
Il y a l’idée que de plus en plus, face à l’accélération des  progrès technico-scientifiques et à l’énorme poussée démographique, les équilibres naturels dépendront des interventions humaines : à l’avenir ce ne sera plus seulement une défense de la nature qui sera en question mais une véritable offensive de réparation (réguler l’atmosphère terrestre, réparer le poumon amazonien). 
Par ailleurs, la création de nouvelles espèces vivantes, animales et végétales rend urgent l’adoption d’une éthique écosophique et d’une politique basée sur le destin de l’humanité
Or, nous dit également Guattari, comment s’en remettre aveuglément aux technocrates des appareils d’état pour contrôler les risques et les évolutions de ces domaines régis pour l’essentiel par les notions d’économie et de profit ?
Si une prise de conscience s’amorce concernant les dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel, les modes de vie individuels et collectifs, eux, sont négligés par les instances politiques et les instances exécutives.
Pour l’auteur, ceux-ci évoluent dans le sens d’une progressive détérioration, d’une infantilisation progressive due à la standardisation des comportements entraînée par la consommation mass-médiatique.
En effet, le capitalisme post-industriel s’est décentré vers les structures productrices de signes, de syntaxe et de subjectivité par le biais du contrôle sur les médias, la publicité, les sondages.
Face à ces redondances d’images et de comportements, l’altérité tend à perdre toute aspérité.
L’omnipotence du marché mondial, l’emprise des machines policières et militaires laminent les subjectivités, les systèmes particuliers de valeur.
Le développement du travail machinique et la révolution informatique vont rendre disponible du temps d’activité potentiel mais à quelle fin ? 
Celle du chômage, de la marginalité oppressive, de la solitude, du désoeuvrement, de l’angoisse et de la névrose ou bien celle de la création, de la recherche, de la réinvention de l’environnement, de l’enrichissement des modes de vie et de la sensibilité ?
« Partout, que ce soit dans les pays développés ou en voie de développement, on retrouve ce principe de stimulation par le désespoir : instauration de plages chroniques de chômage et d’une marginalisation de plus en plus grande (jeunes, personnes âgées, travailleurs précaires) alors que les bonds technologiques seraient à même de rééquilibrer les activités socialement utiles sur la surface de la planète.
En effet, il n’y a pas eu de relation de cause à effet entre l’accroissement des ressources technico-scientifiques et le développement des projets sociaux et culturels. On note plutôt une dégradation irréversible des opérations de la régulation sociale. »
La nouvelle référence écosophique n’est pas une idéologie univoque mais elle indique les lignes de recomposition de la praxis humaine à toutes les échelles individuelles et collectives : réinvention de la démocratie, vie quotidienne, urbanisme, création artistique, sport.
Exit les mot d’ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d’autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques.
L »écosophie sociale » de Guattari consiste à développer des pratiques spécifiques tendant à réinventer des façons d’être au travail, en ville, en famille, les modalités de « l’être en groupe » au niveau micro-social comme au sein des grandes institutions.
Il ne s’agit pas de retourner en arrière pour tenter de reconstituer les anciennes manières de vivre (après les révolutions robotiques et informatiques, la mondialisation des marchés, l’accélération des vitesses de transports) mais bien de « faire avec » cet état de fait : recomposer les méthodes et objectifs de l’ensemble du corps social « dans les conditions d’aujourd’hui ».

Vers une révolution de la sensibilité, de l’intelligence et du désir

L’écosophie mentale tendra, elle, à réinventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux mystères de la vie et de la mort, mais aussi à chercher des antidotes à l’uniformisation mass-médiatique et télématique, au conformisme des modes, aux manipulations de l’opinion par la pub, les sondages, à une finalisation du travail social dictée par l’économie de profit et les rapports de puissance. 
Dans l’établissement de leurs repères, les trois écologies doivent se déprendre des paradigmes scientifiques en prenant en compte le mouvement et l’intensité des processus évolutifs. 
A l’opposé du système et de la structure, ce processus, guidé par une logique différente, vise l’existence en train tout à la fois de se constituer, de se définir et de se déterritorialiser.
Les sciences humaines ont manqué les dimensions évolutives, créatrices et  auto-positionnantes des processus de subjectivation. 
Or, les agencements individuels et collectifs sont potentiellement aptes, suivant un paradigme esthétique, à se développer loin de leurs équilibres ordinaires : tout doit toujours être réinventé, repris à zéro faute de quoi les processus se figent dans une répétition mortifère. 
Il s’agit bien de re-singulariser l’individuel et le collectif face à cet usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir.

La culture du dissensus

Face à cette intrusion progressive au sein de la vie quotidienne ou des données existentielles les plus personnelles, il nous appartient de cultiver le dissensus et la production singulière d’existence.
La démarche écologique s’efforcera de repérer ces vecteurs de subjectivation et de singularisation, de soutenir la production d’objets singuliers, de mise en suspens du sens. Il s’agit souvent de quelque chose qui se met en travers de l’ordre normal, un vecteur dissident dessaisi de sa fonction de dénotation et de signification. 
Trouver un support expressif à ces « ruptures a-signifiantes » ces « catalyseurs existentiels », afin qu’ils s’imposent comme ayant toujours été là bien que totalement tributaires de l’événement existentiel qui les met à jour. 
C’est aussi là un enjeu écologique majeur pour lutter contre les racines de l’angoisse, de la culpabilité et d’une façon générale de toutes les réitérations psychopathologiques. 
C’est également une des particularités de la schizo-analyse : avoir comme référence Goethe, Proust, Artaud, Beckett plutôt que Freud Jung ou Lacan et se défaire de toutes références scientistes pour forger de nouvelles valeurs d’inspiration éthico-esthétique.
Ainsi, pour Guattari, « il est essentiel que se mettent en place de nouvelles pratiques micro-politiques et micro-sociales, de nouvelles solidarités, une nouvelle douceur accompagnée de nouvelles pratiques esthétiques et analytiques des formations de l’inconscient ».
Pratiques innovantes plus que lois, décrets ou programme bureaucratiques. Essaimage d’expériences alternatives centrées sur le respect de la singularité  et sur un travail permanent de production de subjectivité. 
En outre, l’évolution technologique des médias (notamment leur miniaturisation et la diminution de leur coût) rend possible leur réappropriation par une multitude de groupes sujets capables de les re-singulariser.


Edgar MORIN

Sortir de l’âge de fer planétaire

Pour Morin, les fragments d’humanité sont désormais en interdépendance mais celle-ci ne créée pas de solidarités. 
Il y a certes, à l’échelle planétaire, un processus d’unification technique mais l’on constate de formidables dislocations, régressions et fermetures qu’elles soient nationales, éthiques ou religieuses.
Les communications techniques et mercantiles ne créent pas de compréhension. « La cumulation des informations ne crée pas la connaissance.  L’accumulation des connaissances ne crée pas la compréhension ».
Le mythe du développement atteint ses limites : la croissance économique ne peut être le moteur suffisant et nécessaire de tous les développements sociaux, psychiques et moraux. 
Après plusieurs décennies vouées au développement, le grand déséquilibre Nord-Sud demeure, les inégalités s’aggravent, le tiers-monde subit la cécité, la pensée bornée et le sous-développement moral et intellectuel du monde développé, l’économie dérégulée laisse libre cours au profit.
Le développement de l’aire technique bureaucratique entraîne la généralisation du travail parcellaire sans initiative, responsabilité ni intérêt.
La vie démocratique régresse : plus les problèmes acquièrent une dimension technique, plus ils échappent aux citoyens au profit des experts.
L’homme producteur est subordonné à l’homme consommateur (un consommateur est créé pour le produit plutôt qu’un produit pour le consommateur).
Morin plaide pour une sortie de cet « âge de fer planétaire ».
Il s’agit de fédérer la terre par une « civilisation de la civilisation » qui appelle l’intercommunication entre les sociétés et leur association à l’échelle planétaire. Celle-ci implique un dépassement de l’Etat-nation.
C’est une nouvelle géopolitique qui doit se mettre en place, décentrée et subordonnée aux impératifs associatifs, aux convergences de voies d’approches multiples.
Celle-ci devra s’articuler autour de prises de conscience :
– de l’identité humaine commune à travers la diversité
– de la communauté de destin qui lie chaque être humain avec la planète
– du fait que les relations humaines sont ravagées par l’incompréhension
– de la finitude humaine dans le cosmos
– du caractère écologique de notre condition terrienne (relation avec la biosphère / abandon du rêve prométhéen – – de la maîtrise de la nature)
– de la nécessité vitale du double pilotage de la planète (conscient et réflexif pour l’homme, inconscient et éco-organisateur pour la nature)
– de la solidarité et de la responsabilité envers les enfants de la terre
– de la prolongation dans le futur  de l’éthique de la responsabilité et de la solidarité avec nos descendants (Hans Jonas)
– d’une communauté de destin, d’origine, de perdition (nous sommes perdus dans le gigantesque univers et nous sommes tous voués à la souffrance et à la mort
L’enseignement doit parallèlement contribuer à une prise de conscience de notre « Terre-Patrie », à faire en sorte qu’une citoyenneté terrienne se mette en œuvre. 
Morin dégage ainsi dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation sept thèmes nécessaires à enseigner (et a fortiori parce qu’ils demeurent totalement ignorés et oubliés), soit : 
– la cécité de la connaissance : erreur et illusion
– les principes d’une connaissance pertinente
– la condition humaine 
– l’identité terrienne
– affronter les incertitudes
– la compréhension
– L’éthique du genre humain

Pensée complexe : « travailler à bien penser » 

Limites du calculable, antagonismes d’impératifs, contradictions éthiques, illusions de l’esprit humain : notre éthique est soumise à l’incertitude, l’opacité, le déchirement et l’affrontement.
Morin considère qu’il est en premier lieu fondamental de reconnaître la complexité humaine pour sortir de ce qu’il appelle la pensée disjonctive. Il s’agit de révéler à ceux qui subissent la domination de structures mentales erronées qu’il est possible de s’en affranchir.
Au « mal penser » induit notamment par la parcellisation et la compartimentation du savoir, il faut opposer un « travailler à bien penser ».
Science et technique ont réussi matériellement mais échoué moralement.
La science, aventure que l’on voudrait désintéressée, est en réalité captée par les intérêts économiques. Elle est incapable de contrôler, prévoir ni même concevoir son rôle social.
Son hyperspécialisation contribue à la perte d’une vision d’ensemble.
Le développement de la technoscience se fait en l’absence de contrôle politique et éthique.
Morin plaide pour l’avènement d’une « scienza nuova » ce qui implique des réformes mentales, sociales, éducatives et politiques.
La politique, notamment, doit pouvoir intégrer en elle l’inconnue de l’avenir du monde, le pari, la stratégie, les contradictions de l’action, une connaissance pertinente ainsi qu’une volonté de réforme des relations entre humains.
La compréhension complexe doit comporter un « méta-point de vue » sur les structures de la connaissance, tout l’inverse des processus de disjonction/réduction (séparer ce qui est lié, unifier ce qui est divers) qui masquent les liens et les solidarités entre les éléments d’une réalité complexe et mène à l’incompréhension du global et du fondamental.
La simple erreur, l’indifférence, l’emprise des religions, des mythes et des idées, l’abstraction, l’aveuglement, l’égocentrisme, sont autant d’obstacles à la compréhension « complexe ».
Enfin, la peur de comprendre, inhérente à l’effort de compréhension, doit également être questionnée : paradoxes et contradictions n’impliquent pas nécessairement faiblesse et abdication.
« Le domaine de l’action est très aléatoire, très incertain, il nous impose une vision très aigue des aléas, dérives, bifurcations et nous amène à une réflexion sur la complexité même ».

Reliance et compréhension

Face à une civilisation qui sépare plus qu’elle ne relie, l’impératif éthique fondamental est la reliance.
Le développement des spécialisations et le cloisonnement des individus tendent à enfermer l’individu dans des systèmes partiels et par là même conduisent à un morcellement et à une dilution de la responsabilité et de la solidarité
« Nous sommes désormais voués au self-service normatif. Autour de la notion des valeurs se fonde une éthique sans fondement. »
L’ensemble s’accompagne d’un développement du nihilisme, des communautarismes religieux et ethniques
Il s’agit de ressourcer une éthique civique. Ce principe d’inclusion est un acte de reliance avec autrui, voire avec l’espèce humaine. 
En un mot, de régénérer la boucle individu / Espèce / Société. 
Morin note que cet antagonisme entre « reliance » et « déliance » est présent aussi en physique où les forces de séparation, de dispersion et d’annihilation sont à l’œuvre en même temps que les forces de reliance (voir la formation des atomes d’hydrogène et d’hélium, la physique quantique). 
La vie consiste en une résistance à la désintégration, à la dispersion.
La reliance implique :
– la reconnaissance (l’exclusion de l’exclusion mutuelle entre deux consciences),
– la courtoisie (le respect d’autrui),
– la tolérance (le respect du droit d’autrui à s’exprimer, l’idée qu’il y a une vérité dans les idées opposées aux siennes),
– la liberté (la possibilité du choix, et de faire en sorte qu’autrui puisse également l’augmenter), 
– la fidélité,
– l’amour (expérience reliante fondamentale qui exclut la tyrannie comme la hiérarchie),
L’incompréhension sévit au cœur des familles, du travail, entre individus peuples et religions (ethnocentrisme, religions propriétaires de la vérité révélée).
Le développement de l’individualisme a amplifié la possibilité d’examen personnel mais aussi, en parallèle l’autojustification et la « self-deception » : chacun tend à se donner raison (paradoxalement le monde intellectuel est gangrèné par cette hypertrophie de l’ego).
Or comment parvenir à argumenter et réfuter au lieu d’excommunier, à surmonter haine et mépris, à résister au Talion (« œil pour œil, dent pour dent »), à la vengeance, la punition, la barbarie intérieure et extérieure ?
Morin avance qu’il est fondamental, pour « apprendre à comprendre » d’accéder à trois types de compréhension :
1) La compréhension objective.
Acquérir, assembler, articuler les données objectives concernant une personne, un comportement, une situation
2) La compréhension subjective : 
Compréhension de sujet à sujet, comprendre ce que vit autrui, ses motivations intérieures, souffrances, malheurs. Chacun porte en lui l’héritage génétique mais  en même temps  « l’inprinting », l’héritage d’une culture.
3) La compréhension complexe. 
Elle est multidimensionnelle à la fois subjective et objective et se fonde notamment sur une anthropologie humaine.
Il s’agit notamment de reconnaître la double nature d’homo sapiens/demens (le cerveau triunique selon Mac Lean) qui comporte en lui trois instances cérébrales :
a) le paléocéphale : héritage reptilien, source de l’agressivité, du rut et des pulsions primaires
b) le mésocéphale : héritages des anciens mammifères, avec un développement de la mémoire à long terme et de l’affectivité
c) le cortex qui s’accroît chez les mammifères jusqu’à englober les autres structures et former les deux hémisphères cérébraux (néocortex) source des comportements rationnels.
Selon le moment ou l’individu, il y a domination d’une instance sur une autre.
Enfin il convient également de prendre en compte la multi personnalité que tout individu porte en lui en fonction des rôles sociaux mais aussi des situations (de colère, de haine, de tendresse, ou d’amour). 
La compréhension implique également de garder un état de veille sur soi-même : résister aux excès de jugement moraux (« moraline »), assumer nos propres pensées et non celles qu’on dit par ordre et par conformité, agir avec responsabilité (ce qui ne peut être que le cas d’un individu sujet doué d’autonomie).
C’est aussi garder en soi « curiosités et interrogations enfantines, aspirations juvéniles de fraternité et d’accomplissement, à côté du discernement de la maturité et de l’expérience de la vieillesse », lutter contre ce que Morin appelle « l’adultération ».
C’est parce que la compréhension « porte en elle une potentialité de fraternisation », qu’elle est à même de nous raccorder « aux forces vives de solidarité », de nous relier à autrui et, plus largement à notre univers.

Fin partie 1/2
© Renaud Djian – Novembre 2010 – 
ENSAPLV – Architecture et ingénierie durable
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Illustrations / Copyrights:

Nicolas Moulin
Andréas Gursky
Sophie Ristelhueber
Christian Boltansky
Alain Bublex
Guy Debord et Asger Jorn