Fragments d'un discours vertueux / Partie 2

M.O : ENSAPLV - Architecture et ingénierie durable - Score2D / © Renaud Djian architecte 2010 . / 2010

Ecologie et démocratie : Thoreau, Jonas, Illich, Castoriadis, Guattari, Morin, Gorz.

André GORZ 

Pas de « protection de la nature » sans défense du « monde vécu »

L’écosystème terrestre est la base naturelle, le contexte non reproductible de l’activité humaine. 
A l’inverse des systèmes industriels, il possède une capacité autorégénératrice et autoréorganisatrice qui lui permet de s’autoréguler et d’évoluer vers une complexité croissante. Cette capacité est endommagée par des techniques qui perturbent les cycles biologiques et les boucles chimiques primaires et tendent à rationaliser et à dominer la nature, à la rendre prévisible et calculable.
Or nous dit Gorz, les approches actuelles, axées sur la préservation du milieu naturel, tendent plutôt vers une pacification ou une réconciliation avec la nature entendu dans le sens d’un « ménagement »; l’objectif est d’en préserver les capacités autorégénératrices les plus fondamentales.
Il s’agit là de déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est à dire « les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi (…) ».
La prise en compte de ces contraintes se traduit désormais par une « hétéro-régulation » à base de réglementations techniques et administratives, taxations, subventions, et pénalités.
Celle-ci à l’avantage, selon ses partisans, de conduire au but de l’ « éco-compatibilité » sans que les mentalités, les systèmes de valeurs, les motivations et les intérêts économiques des acteurs sociaux aient à changer : « la prise en compte des contraintes écologiques se traduit ainsi, dans le cadre de l’industrialisme et de la logique de marché, par une extension du pouvoir bureaucratique ».
L’état et les experts d’états s’érigent en juges des contenus de l’intérêt général et des moyens d’y soumettre les individus « l’intérêt supérieur de l’humanité est séparé de la liberté et de la capacité de jugement autonome de l’individu ».
L’impératif écologique, à partir du moment où il est investi par les appareils de pouvoir, sert à renforcer leur domination sur la vie quotidienne et le milieu social.
Or, bien avant que la détérioration du milieu et de la qualité de vie ne pose des questions de survie à l’humanité, le mouvement écologiste a été originellement une protestation spontanée contre la destruction « de la culture du quotidien » par les appareils  de pouvoir économiques et administratifs.
La « Nature » dont le mouvement écologiste exige la protection, n’est pas la nature des naturalistes ou celle de l’écologie scientifique. 
La « défense de la nature » doit avant tout être comprise comme défense d’un « monde vécu » lequel se définit notamment par le fait que « le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes ».
Gorz dénonce cette mise sous tutelle dans l’intérêt d’industries capitalistiques et d’appareils d’état, acquise en discréditant les savoirs vernaculaires (par l’« expertocratie », la formalisation juridique, la spécialisation) et donc en détruisant la capacité des individus à se prendre en charge eux-mêmes.
La prise en compte des exigences de l’écosystème doit passer par le jugement propres d’individus, de groupes ou de réseaux autonomes « poursuivant leurs propres fins au sein du monde vécu ».
Il s’agit de défendre ce monde vécu contre le règne des experts, la quantification et l’évaluation monétaire, la substitution des rapports marchands de clientèle.

Produire plus, consommer plus, ou faire mieux avec moins ?

Gorz avance qu’il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique du « toujours plus » menées depuis cent cinquante ans.
A l’instar d’une simple restructuration écologique, c’est bien de l’idée de décroissance dont dont il est question, d’un autre style de vie, d’une autre civilisation, d’autres rapports sociaux.
A défaut, l’effondrement ne pourra être évité. « La sortie du capitalisme aura donc lieu, d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare (…) la question porte seulement sur la forme que celle-ci prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »
Gorz élabore une analyse de la crise de développement du capitalisme  qui trouve son origine dans les bouleversements technoscientifiques.
Cette analyse repose sur deux constats : 
1) Tout d’abord, le glissement du capital productif vers un capital financier sans lien avec l’économie réelle. 
Production et investissement dans la production évoluent en effet vers une limite interne où ils cessent d’être rentables : « l’informatisation, la robotisation, ont permis de produire des quantités croissantes de marchandises avec des quantités décroissantes de travail. Le coût du travail par unité de produit ne cesse de diminuer et le prix des produits tend à baisser. Or plus la quantité de travail pour une production donnée diminue, plus la valeur produite par travailleur – sa productivité – doit augmenter pour que la masse de profit réalisable ne diminue pas. On a donc cet apparent paradoxe que plus la productivité augmente, plus il faut qu’elle augmente encore pour éviter que le volume des profits diminue. La course à la productivité tend ainsi à s’accélérer, les effectifs employés à être réduits, la pression sur les personnels à se durcir, le niveau et la masse des salaires à diminuer ».
La production n’étant plus capable de valoriser l’ensemble des capitaux accumulés, une partie croissante de ceux-ci conserve la forme de capital financier. Une industrie financière se constitue qui ne cesse d’affiner l’art de faire de l’argent en n’achetant et ne vendant rien d’autre que de l’argent. 
Cette masse de capital gérée par l’industrie financière dépasse de loin la masse de capital de l’économie réelle. Gorz prend pour exemple le total des actifs financiers mondiaux qui avoisinent, en 2007, les 160 000 milliards c’est à dire trois à quatre fois le PIB mondial.
Or la valeur de ce capital est purement fictive et repose en grande partie sur l’endettement d’où la menace de dépression, voire d’effondrement de l’économie mondiale.
Mais c’est bien l’incapacité du système économique lui-même à se reproduire qui pose question et non un défaut de contrôle et une opacité de l’industrie financière. 
2) En deuxième lieu, c’est l’accroissement de la rente comme but déterminant de la politique des firmes et ce au détriment de la valeur, qui pose problème.
En effet, le capitalisme a acquis le pouvoir de privilégier dans tous les domaines les productions et les consommations les plus rentables ainsi que celui de façonner les goûts et les désirs des consommateurs.
C’est la dépossession progressive du producteur direct de la propriété et de la maîtrise de son outil de production, puis du résultat même de cette production qui ont conduit à l’élimination de sa maîtrise originelle sur la nature et la destination des objets.
Le travailleur individuel « n’est plus qu’un accessoire vivant de cette machinerie ». 
Disparaît dans le produit tout rapport au besoin immédiat du producteur et donc à la valeur d’usage immédiate. 
C’est avec la mise en place progressive du « travail marchandise » que l’industrialisation, c’est-à-dire l’accumulation du capital, a été possible.  
Emancipation de la production par rapport aux besoins ressentis et sélection ou création des besoins en fonction du critère de plus grande rentabilité, la production est devenue avant tout, un moyen pour le capital de s’accroître.
Exit la norme du « suffisant » (gain suffisant pour l’artisan, bénéfice suffisant pour le marchand – par exemple) si bien enracinés dans les modes de vie traditionnels. 
Il s’agit maintenant pour les firmes, d’éviter que la réduction des coûts de production n’entraîne une baisse correspondante du prix de la valeur en conférant aux marchandises des qualités incomparables et immatérielles.
Le but est de s’assurer l’équivalent d’un monopole grâce à une rente de rareté, de nouveauté qui masque, compense et souvent surcompense la diminution de la valeur.
« Le style, la marque, la nouveauté doivent conférer aux produits un statut comparable à celui des œuvres d’art ».
Dans ce système, il n’y a pas de création de valeur mais création de « surprix » au détriment des produits concurrents.
De même, l’accélération de l’obsolescence, la diminution de la durabilité des produits deviennent des moyens décisifs d’augmenter le volume des ventes.
Cette « culture de la consommation » mise sur l’individualisation, la singularisation, la rivalité, la jalousie.
« tout s’oppose (…) à l’autonomie des individus, à leurs capacités de réfléchir ensemble à leurs fins communes et à leurs besoins communs ; de se concerter sur la meilleure manière d’éliminer les gaspillages, d’économiser les ressources, d’élaborer ensemble, en tant que producteurs et consommateurs, une norme commune du suffisant (…) » , « tous les besoins et les désirs sont rabattus sur le besoin de gagner de l’argent et le désir de gagner plus ».

Vers une civilisation industrielle éco-compatible

De quelle croissance avons-nous besoin ?
Comment rétablir, dans le cadre de sociétés industrielles complexes, ce qui, dans la civilisation quotidienne pouvait servir d’ancrage à une norme commune du « suffisant », ce choix de travailler et de consommer moins compatible avec une vie meilleure et plus libre ?
Pour Gorz, ce rétablissement passe par la mise en œuvre d’une écopolitique et d’un projet écosocial basée notamment sur l’autolimitation et une sécurité existentielle renforcée pour chacun et chacune.
D’où les propositions de garantie d’un revenu suffisant indépendant de la durée du travail et de création d’espaces d’autonomie voués au temps libéré du travail (en vue de la reconstitution de tissus de solidarités et de socialités vécues tels les réseaux d’aides, d’échanges, les coopératives informelles…)
La vie et le milieu de vie doivent être soustraits à la domination de l’économique pour que croissent les sphères d’activités dans lesquelles la rationalité économique ne s’applique pas.

Conclusion / Ecologie et démocratie 

Ces réflexions mènent  toutes de manières diverses à une réforme en profondeur de nos économies, de nos modèles politiques et modes de pensée, voire pour Gorz à un renversement de la notion de travail et de valeur inhérent à l’économie capitaliste.

Or aujourd’hui les actions multiples en faveur du développement durable sont focalisées sur les aspects purement environnementaux laissant le plus souvent de côté les données politiques, sociales et économiques.  

A l’exception d’initiatives singulières, la tendance est à la généralisation des labels, réglementations et certifications gérés par des associations d’industriels ou des corps de spécialistes.
S’agit-il  dans tous les cas  d’ « outils conviviaux » au sens où l’entend Illich?  

On peut légitimement s’interroger sur la multiplication des coups médiatiques et  politiques où  l’attractivité, va de pair avec des arguments de vente rentrant dans la logique marchande du nouveau et du périmé (voir les logements anciens relégués désormais dans la terminologie consacrée au rang d’épaves thermiques). 

Les conditions actuelles de production, du bâtiment notamment, soutenue par l’exploitation massive d’une main d’œuvre intérimaire et précarisée, s’inscrivent-elle dans une logique durable ? (5)

Ces nouveaux paradigmes de développement ne masquent-il pas les réels enjeux d’une éthique planétaire au sens où l’entendent Morin ou Castoriadis ?

Sans réforme pourtant indispensable des fondamentaux de notre système économique et de notre organisation sociale, n’amorçons-nous pas un cycle de production/consommation d’un nouveau type, accompagné de son usinage mass médiatique  (comme dirait Guattari) avec au final, la même perte de sens … et des sens ? 

A l’exception de Hans Jonas pour qui la menace d’une solution politique autoritaire ne semble pas exclue compte tenu de l’urgence d’une autorégulation (avant tout prévenir la non-liberté, éviter le pire par l’heuristique de la peur), tous les auteurs cités  plaident clairement pour la mise en place de dispositifs institutionnels et politiques nouveaux en vue d’une transformation radicale des façons de décider, de participer aux choix collectifs, ou de représenter les électeurs. 

Etat libre et éclairé « reconnaissant l’individu comme pouvoir plus altier et indépendant d’où dérive son propre pouvoir et son autorité », pour Thoreau.
Contrôle des « outils » par un renversement des cadres d’institutions  et une prise de contrôle des leviers politico-juridiques pour Illich
Projet démocratique radical visant « l’autonomie individuelle et collective » pour Castoriadis
Nouvelles pratiques « sociales et esthétiques » et mise en place de dispositifs « producteurs de subjectivités » pour Guattari
« Ecopolitique » et projet « écosocial » pour Gorz
Régénération de la démocratie et réalisation d’une « citoyenneté terrienne » pour Morin

Qu’en est-il aujourd’hui ?
Dans un ouvrage récent (6), Pierre Rosanvallon propose une analyse des changements qui affectent les démocraties et constate qu’une recomposition silencieuse s’est engagée au tournant des années 80 : aux deux fictions fondatrices des systèmes électoraux représentatifs (la majorité valant pour la totalité et le moment électoral valant pour la durée du mandat) se sont peu à peu superposé trois manières d’approcher l’objectif d’une représentativité plus fine des électeurs, soit : 

L’impartialité par le détachement des particularités : créations d’institutions indépendantes, lieux vides à distance raisonnée et organisée vis à vis des différentes parties impliquées d’une question (notamment autorités de surveillance et de régulation)
La réflexivité par la pluralisation des expressions de la souveraineté sociale : complication des sujets et des formes de démocraties pour réaliser des objectifs, corriger les inaccomplissements (notamment cour constitutionnelle, forums publics et politiques, agences d’évaluation…)
La proximité par la prise en considération de la multiplicité des situations en une immersion radicale dans le monde de la particularité et des singularités sociales (souci des individus concrets)

Pour Rosanvallon, l’ensemble offre un paysage évidemment très contrasté : « l’essentiel est en effet de tenter de dégager les concepts qui peuvent rendre intelligible ce monde émergent et plus encore de dégager les nouvelles formes démocratiques vers lequel il pourrait positivement évoluer »
L’auteur note par ailleurs que, paradoxalement, « cette complication progressive de la démocratie réutilise dans le monde contemporain toute une gamme de procédure et d’institutions organisatrices  d’expériences de liberté et de souci du bien commun précédant l’instauration du suffrage universel ».

Cette évolution de la représentativité, lente et chaotique, mènera-t-elle, seule, à une résolution des maux dénoncés par nos auteurs ?

Pour Jean-Paul Fitoussi et Eloi Laurent (7), le lien entre démocratie et écologie s’avère essentiel : la condition de la mise en place d’un véritable altruisme intergénérationnel (dans l’esprit du rapport Bruntland) est avant tout la garantie d’une véritable justice sociale. Aussi plaide-t-il à la fois pour un relèvement de l’exigence démocratique et pour une décroissance…des inégalités. Celle-ci doit prendre appui sur une économie ouverte en interaction avec la vie sociale et biologique (a contrario de l’économie finie des économistes « classiques »). 
Elle doit être contrôlée par des dispositifs affinés permettant d’évaluer le caractère équitable des politiques publiques (notion de « biens premiers » complétant l’indicateur IDH (8), incluant notamment la liberté pour l’individu de mener des modes de vie divers.

C’est également cette folie qui consiste à dissocier l’économie de la société et de l’environnement que Tim Jackson (9) dénonce avec force en proposant la fondation d’une nouvelle théorie macroéconomique dans laquelle l’hypothèse d’une croissance perpétuelle de la consommation, vue comme seule base de la stabilité et de la protection des emplois, est clairement réexaminée.
Pour Jackson, la notion en vogue du « découplage » (qui prône la poursuite de la croissance du PIB au vu de la baisse de l’intensité écologique par unité produite) ne tient pas face à l’arithmétique des chiffres : dans cette hypothèse, même à un rythme plus lent que le PIB, les émissions de CO2 continueront donc d’augmenter.10
Or, note Jackson, cette obligation d’encourager un niveau toujours plus élevé de consommation est relayée par les politiques dans une sorte d’injonction paradoxale : d’un côté on prône la protection des biens sociaux et la défense des limites écologiques, de l’autre on encourage la liberté des consommateurs qui entraîne la croissance. 

Un état protecteur de la liberté des marchés dans la recherche débridée du consumérisme doit-il être la base de notre « contrat social » ?

Il s’agira donc de « détricoter la logique sociale du consumérisme », de sortir de cette « cage de fer » d’un système basé sur la nouveauté, alimenté par l’angoisse, par un perpétuel désir inquiet du « moi vide ». C’est bien cette perpétuelle « compétition improductive pour le statut » qui contribue, à terme, à la récession sociale.
L’enjeu, pour Jackson, consiste à proposer des alternatives viables pour un épanouissement basé sur des modes moins matérialistes, un partage du travail, la coopération plus que la compétition, un soutien fort apporté aux initiatives associatives. En bref une plus grande attention aux causes structurelles de l’aliénation et de l’anomie sociale.

Bruno Latour (11) tente, quant à lui, de donner à l’écologie une philosophie politique sur mesure en mettant en avant la nécessité de rebâtir de nouvelles institutions et ce au travers d’une démarche expérimentale et innovante.
A l’opposition traditionnelle des faits et des valeurs, de la «Nature» (12) et de la politique, il tente de substituer la vie publique d’un seul collectif, représentatif d’une multiplicité qu’il nomme « Plurivers ».

Les questions posées sont : 
Combien sommes-nous ? Qui sont les candidats à l’existence (humains et non-humains) ? Pouvons-nous vivre ensemble ?

C’est donc un pacte d’apprentissage et d’expérimentation collective qui est proposé, basé sur la mise en place de deux chambres où scientifiques, politiques et économistes sont pleinement mis à contribution. 
En premier lieu, la « chambre haute » qui doit être à même de transformer « les borborygmes inarticulés d’une multitude d’entités» (13) en vue de faire entendre un peu plus clairement les propositions (virus, pulsars, engrais, chimistes, fermiers, prions, soucoupistes, saumons peuvent être de la partie !). 
En second lieu, la « chambre basse » qui effectue un travail d’ordonnancement et de hiérarchisation en posant la question : « Ces nouveaux êtres sont-ils compatibles avec l’existence réglée du collectif ? » et si c’est le cas : « Quelle est leur place légitime ? ».
Ce collectif, sans bord fixe et définitif (14) et sensible aux réalités insistantes et récalcitrantes (15), s’inscrit dans une dynamique de composition progressive d’un « meilleur des mondes communs ».

BIBLIOGRAPHIE :

Henri David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, L’imaginaire Gallimard, 1992
Henri David Thoreau, La désobéissance civile, Mille et une nuits, 2000
Hans Jonas, Pour une éthique du futur, Payot, 1998
Ivan Illich, La convivialité, Seuil 1973
Ivan Illich, La perte des sens, Fayard, 2004
Martine Dardenne, Georges Tussard, Penser et agir avec Illich, Couleur livres, 2005
Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – Entretiens et débats 1974-1997, Seuil, 2005
Felix Guattari, Les trois écologies, Galilée, 1989
Edgar Morin, La méthode – 6. Ethique, Seuil, 2004
Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Seuil, 2005
Edgar Morin, Terre-Patrie, 1993 – Nouvelle édition 2010 (préface), Points Essais
André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible, Galilée, 1997
André Gorz, L’immatériel,  Galilée, 2003
André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008
Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Points Essais, 2008
Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent, La nouvelle écologie politique, La République des Idées/Seuil, 2008
Tim Jackson, Prospérité sans croissance – La transition vers une économie durable, Etopia/De Boeck, 2010
Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004
Dominique Bourg, Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, La République des Idées/Seuil, 2010

NOTES

(1) L’économiste Keynes, contemporain de Thoreau, plus optimiste que son homologue Ricardo, considérait qu’il conviendrait de se défaire de ces habitudes névrotiques d’accumulation de biens matériels, liées à notre désir de supériorité sociale mais ce uniquement au terme d’une croissance exponentielle de la productivité et du capital ; celle-ci menant à une telle élévation de la richesse des hommes qu’elle permettrait alors la satisfaction de tous les besoins « absolus » (besoins définis comme ceux que nous ressentons quels que puisse être la situation des autres individus) , dans une sorte d’état économique stationnaire, à l’instar de ce qu’imaginait également l’économiste John Stuart Mil. Voir J. M. Keynes, Economic perspectives for our grandchildren

(2) Obsession prégnante que celle de la consommation, à tel point que l’argent épargné grâce à l’efficacité énergétique, par exemple, semble être désormais dépensé pour d’autres biens et services (effet rebond) : fait troublant, en France, « le progrès technique a entraîné une baisse du niveau d’émission unitaire de CO2 de la production et de la consommation (…) mais « l’augmentation du niveau de la production et de la consommation a de façon générale compensé les effets de cette baisse » Ainsi les progrès en efficacité énergétique ont été annulés par la croissance de la production et de la consommation : la France, en 2010, ne rejette pas moins de CO2 qu’en 1990 au vu des données du commissariat général au développement durable (Le Monde du 13.08.2010) 
Sur un plan mondial également, selon de rapport annuel 2008 de l’AIE et « en dépit de la baisse des intensités énergétiques et en carbone, les émissions de dioxyde de carbone provenant de combustibles fossiles ont augmenté de 80% depuis1970. Les émissions sont aujourd’hui 40% plus élevées qu’en 1990, année de référence de Kyoto. » (Tim Jackson, Prospérité sans croissance, De Boeck, 2010)

(3) Egalement ancien élève de Heidegger, Anders affirme contre lui, tout comme Jonas, la nécessité d’une analyse anthropologique et non ontologique. Ce qu’il appelle « l’obsolescence de l’homme » est la conséquence de l’extension du domaine machinique qui refoule l’homme à la marge de la production. Pour Anders, Auschwitz, « usine moderne dont la spécificité est de produire des cadavres » et dans une autre mesure Hiroshima, marquent le début de cette ère nouvelle. La télévision est vue comme une aide au développement du capitalisme pour résoudre le problème de ce qu’il nomme « la faim des marchandises ».

(4) Héritier de l’école de Francfort, Habermas procède notamment à une critique de l’idéologie techno-scientifique désormais au service quasi exclusif de la production industrielle. Il prône un modèle politique démocratique et critique basé sur une théorie de « l’agir communicationnel »

(5) Voir notamment : Nicolas Jounin, Chantier interdit au public – Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, La découverte, 2008. Mais aussi, plus largement, les travaux du sociologue Robert Castel sur « l’institutionnalisation du précariat » et « l’insécurité sociale »

(6) Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Points Essais, 2008 / Voir également, tout récemment : La société des égaux , Seuil, 2011

(7) Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent, La nouvelle écologie politique, La République des Idées/Seuil, 2008

(8) L’économiste indien Amartya Sen (prix Nobel d’économie 1998) a été amené, au début des années 90, à construire un nouvel indice, celui du développement humain, destiné à rivaliser avec le produit national brut (PNB), jusque-là seul retenu dans les statistiques. Cet indice prend en compte le taux de mortalité infantile, l’espérance de vie, l’accès à l’enseignement élémentaire, le taux d’alphabétisation et le nombre de médecins par habitants. Il a été retenu par l’ONU sous l’appellation d’ « indice synthétique du développement humain ».
« Le PNUD a annoncé vouloir réformer en 2010 le concept même de l’IDH, pour y intégrer d’autres indicateurs, liés aux inégalités, aux libertés politiques ou à l’environnement. La richesse est aujourd’hui surreprésentée au sein du l’IDH : la France a ainsi progressé de la 11e à la 8e place pour une seule raison : le PIB par habitant y a progressé de 5 % ». (Le Monde du 06.10.2009)
Mais cette réforme de l’IDH semble buter contre des difficultés liées aux données et méthodologies statistiques, comme en ont  témoigné en mars 2010 le groupe d’experts chargés d’évaluer le projet en cours.

(9) Voir : Tim Jackson, Prospérité sans croissance – La transition vers une économie durable, Etopia/De Boeck, 2010

(10) A ce mythe du « découplage relatif » Jackson oppose la réalité du « découplage absolu » :
– Tableau 1 : sans surprise, l’amélioration de l’efficacité dans l’utilisation des ressources mène également à une baisse des intensités d’émission.
Source : rapport annuel de l’AIE, graphique H1GCO
– Tableau 2 : en dépit de la baisse des intensités énergétiques et en carbone, les émissions de dioxyde de carbone provenant des combustibles fossiles ont augmenté de 80% depuis 1970 et sont aujourd’hui quasiment 40% plus élevées qu’en 1990. 
Source : rapport annuel de l’AIE 2008, graphique 1.8

(11) Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004

(12) Une nature « épée de Damocles » et qui, selon Latour, dicte sa loi et paralyse la politique. Celui-ci s’oppose en ce sens à la vision moraliste et … culpabilisante développée par Hans Jonas. 

(13) «  Le logos n’est pas cette parole claire et distincte qui s’opposerait aux borborygmes des autres, mais l’embarras de parole qui reprend son souffle, qui recommence, autrement dit qui cherche ses mots dans l’épreuve. » Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004, p.274. 

(14) « (…) mouvement même de reprise incessante, le tracé des bords du collectif (est) un peu comme ces bâtons enflammés qui ne tracent des formes dans l’obscurité que par le mouvement rapide qu’on leur donne. Si la politique s’arrête, fût-ce une seule seconde, il n’y a qu’un point, qu’un mensonge, qu’un fou qui dit « nous tous » à la place des autres. » Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004, p.202. 
 
(15) « Le collectif avance à l’aveuglette ; il tâtonne ; il enregistre la présence d’entités nouvelles dont il ne sait pas d’abord si elles sont ennemies ou amies, si elles ont vocation à partager le même monde ou si elles lui échapperont pour toujours. Faute de prévoir, il doit gouverner. Sa canne blanche à la main, il prend lentement la mesure de l’ameublement de l’univers qui l’environne et qui le menace. » Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004, p.275.

Biographies des principaux auteurs cités :

Henry David THOREAU
Né à Concord, Massachussets, dans une famille pauvre – le père est marchand de crayons –  boursier grâce à sa paroisse, Henry David Thoreau (1817-1862) fait ses études à Harvard, revient à Concord comme maître d’école et se fait licencier pour avoir refusé d’appliquer les châtiments corporels. Il fait la connaissance d’écrivains et poètes parmi lesquels Nathaniel Hawthorne et Emerson. Sa vie est partagé entre les vagabondages, l’écriture – notamment Walden ou la vie dans les bois (1854), La désobéissance Civile (1849) et ses prises de positions publiques en faveur des opprimés ou des anarchistes.

Hans JONAS
Né en Allemagne, Hans Jonas (1903-1993) a été l’élève de Husserl et de Heidegger. Il fut professeur à Jérusalem, au Canada, à New york et à Munich. Ses principaux livres traduits en français sont : La religion gnostique (1978), Le principe Responsabilité (1990), Le concept de Dieu après Auschwitz (1994), Le droit de mourir (1996), Entre le néant et l’éternité (1996).

YVAN ILLICH
Né à Vienne en 1926 d’une mère juive et d’un père aristocrate catholique, Yvan Illich est mort à Brême en 2002. Il étudie la théologie et la philosophie à Rome, obtient un doctorat d’histoire à l’université de Salzbourg, puis part en 1951 aux États-Unis étudier les travaux d’alchimie d’Albertus Magnus à Princeton. En 1956, il est nommé vice-recteur de l’université catholique de Porto Rico. En 1960, après un différent avec sa hiérarchie, il quitte Porto Rico et fonde en 1961 le Centro Intercultural de Documentacion à Cuernavaca qui fonctionnera jusqu’en 1976. À sa fermeture, il revient en Europe et enseigne notamment l’histoire du haut Moyen-Age à Brême.
Son œuvre intègre une dénonciation des effets aliénants produits par les outils, institutions, moyens techniques mis en place au sein des sociétés modernes industrielles et la prise en compte du bonheur individuel, de la créativité et des valeurs d’usage comme facteurs de civilisation.
Libérer l’avenir (1971), La convivialité (1973), Énergie et équité (1973), Le chômage créateur (1977), Le travail fantôme (1981)

Cornélius CASTORIADIS
Militant révolutionnaire et philosophe d’origine grecque, Cornelius Castoriadis (1922-1997) s’installe définitivement en France à partir de 1945. Il travaille comme économiste à l’OCDE de 1945 à 1970, est membre de l’Ecole freudienne de 1964à 1967 mais se fait surtout connaître pour la fondation d’un groupe et d’une revue, Socialisme ou barbarie, à l’influence considérable dans la France de Mai 68. En 1980, il est nommé directeur d’études à l’EHESS. Il publie de nombreux ouvrages dont L’institution imaginaire de la société (1975) et Les Carrefours du labyrinthe (1978-1999).

Felix GUATTARI
Félix Guattari (1930-1992) est né à Villeneuve-les-Sablons, Loir-et-Cher. Il fut tout à la fois agitateur politique, psychanalyste et philosophe. Formé au départ par Jacques Lacan, il s’oriente très tôt vers la psychiatrie, en y associant une réflexion sur la psychothérapie institutionnelle. En 1950, il participe à la fondation et travaille à la clinique de La Borde, dont il sera jusqu’à sa mort, l’inspirateur et l’organisateur. Il y transforme radicalement les conceptions traditionnelles de la maladie mentale et des rapports entre soignants et soignés : ainsi, à La Borde, les malades participent à la vie collective de l’établissement. Il fut le fondateur du Cerfi, lieu collectif de recherches institutionnelles, et de la revue Recherches qui oeuvrera, jusqu’en 1982, au renouvellement des pratiques sociales. Il prend ses distances avec le lacanisme au fil de sa collaboration avec Gilles Deleuze. Parallèlement, il prend part notamment aux luttes anticolonialistes notamment pendant la guerre d’Algérie, préside à la naissance de nombreuses associations politiques et participe à la création des radios libres « Radio tomate » à Paris et « Radio Alice » en Italie. En 1987, il fonde la revue  Chimères. A ses ouvrages Psychanalyse et transversalité, L »insconscient machinique ( ),  La révolution moléculaire ( ) ,  Les trois écologies ( ), Chaosmose ( )  et Cartographies schizoanalytiques ( ) , s’ajoute une oeuvre philosophique importante écrite en commun avec Gilles Deleuze, notamment : L’anti-œdipe ( ), Mille plateaux ( ), Qu’est-ce que la philosophie ? ( ), et, avec Antonio Negri,  Les nouveaux espaces de liberté ( )

Edgar MORIN 
Né à Paris en 1921, Edgar Nahoum grandit auprès de ses parents, juifs immigrés qui détiennent un magasin de textile. En 1938, il rejoint le mouvement des Etudiants frontistes socialistes, et l’année suivante entre dans la Résistance. Il prend alors le patronyme ‘Morin’. A partir de 1958, il rejoint les rangs du Parti Communiste français, où il rencontre notamment François Mitterrand. Chercheur au CNRS (1950-1989), directeur de la revue Arguments (1956-1962), co-directeur à l’EHESS. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La Méthode (six volumes) est sans doute le plus important. Parmi ses autres principaux essais : L’Homme et la mort (1951), Le Cinéma ou l’Homme imaginaire (1956), La Rumeur d’Orléans (1969), Le Paradigme perdu : la nature humaine (1973), Sociologie (1984), Introduction à la pensée complexe (1991), La Complexité humaine (1994), Pleurer, rire, aimer, comprendre (1996), Pour entrer dans le XXIe siècle (2004), Le monde moderne et la question juive (2006).

André GORZ
Né à Vienne, André Gorz (1923-2007), émigré en suisse en 1939, s’est par la suite installé en France où il a été l’un des concepteur les plus actifs des Temps Modernes et l’un des fondateurs du Nouvel Observateur. Son travail a été révélé et soutenu par Sartre. Il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels, aux éditions Galilée, Misères du présent, richesse du possible (1997), L’immatériel (2003), Lettre à D. (2008), Ecologica (2008)

Fin partie 2/2
© Renaud Djian – Novembre 2010 – 
ENSAPLV – Architecture et ingénierie durable.
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Nicolas Moulin
Andréas Gursky
Sophie Ristelhueber
Christian Boltansky
Alain Bublex
Guy Debord & Asger Jorn